Le Parti pirate français présente plus d’une centaine de candidats aux prochaines élections législatives, soit sur plus d’une circonscription sur six. Créé il y a quelques années, ce mouvement politique transnational souhaite défendre les libertés sur internet, et faire évoluer la législation en s’adaptant aux nouveaux besoins, dans une logique démocratique. Organisé sur un modèle participatif, le Parti pirate souhaite désormais peser sur la politique française et se faire connaître des électeurs. Maxime Rouquet, coprésident du parti, nous a accordé un entretien exclusif.

 

Keek.fr : Le Parti Pirate est peu connu en France, quelles sont les valeurs phare de votre mouvement ?

Maxime Rouquet : Le premier Parti pirate est né en Suède en 2006, d’abord pour protester contre le fait de traiter de « pirates » ceux qui partageaient de la culture, comme on pouvait se prêter des livres auparavant. Plutôt que de faire des lois pour protéger des intérêts commerciaux, on souhaite élaborer des lois qui protègent les citoyens, dans le respect des droits de l’homme et de la présomption d’innocence. Le mouvement est organisé autour de trois valeurs : la défense du droit des citoyens, le libre accès à la culture, notamment par le partage sans but lucratif, et la lutte contre les monopoles privés.
L’idée du Parti pirate est de remettre en question des mécanismes qui existent depuis longtemps mais qui ne sont plus adaptés aux nouveaux usages.

 

K : Comment est-il né ?

MR : En France, le mouvement a débuté en 2006 dans la foulée des suédois. On s’est structuré moins vite, on a d’abord eu une phase de réflexion sur un forum mais sans existence en tant que telle. Les statuts ont été déposés en 2009, mais on n’est véritablement reconnu comme parti que depuis 2011.

 

K : Êtes-vous positionnés sur l’échiquier politique ?

MR : Non, on souhaite ne pas prendre position à gauche ou à droite, on considère que nos idées peuvent appartenir aux deux camps, à l’exception de certains extrêmes.

 

K : A part sur les questions liées à l’informatique et les libertés, avez-vous des positions de principe plus larges ?

MR : Oui, les pirates ont beaucoup d’idées et de principes, en particulier quant à la  vision de démocratie la plus horizontale possible. On souhaite que tout le monde puisse participer le plus possible aux débats de société. On reproche au système de démocratie représentative de nous faire choisir une personne qui va décider en notre nom sans contrôle ni participation significative de notre part.
On s’intéresse beaucoup au concept de démocratie directe, qui permettrait à chaque citoyen de s’impliquer. Il reste délicat à mettre en place si on ne se donne pas les moyens suffisants. On a donc proposé le concept de démocratie « liquide », expression qui vient de l’allemand. C’est une sorte de mélange entre les deux démocraties, directe et représentative. On peut participer à tous les débats, faire des contre-propositions. En même temps, sur les autres sujets où on n’a ni le temps ni la compétence, il est possible de déléguer son vote à une personne, en fonction des sujets. On peut le changer à tout moment. Ce système est très porteur.

 

K : Comment peut-on le mettre en œuvre concrètement ?

MR : Au sein du parti pirate, c’est possible, car nos adhérents sont volontaires. On est en train de mettre en place une plateforme, dont on se sert à titre consultatif. Chacun peut venir voter sur cette plateforme et faire des contre-propositions dessus. Il est important de mettre en avant que ça restera un outil consultatif pour le moment, et que le vote n’est pas secret puisque c’est un outil numérique, et que la décision ne se prend qu’en assemblée générale. A ce sujet, lors de la de la campagne des législatives, on va mettre en avant le fait que les machines de vote ne permettent pas une sécurité absolue du scrutin à bulletin secret. Pour un vote électronique, on ne peut pas savoir si l’anonymat est vraiment préservé, la fiabilité n’est pas incontestable.

Autre exemple, à l’origine, la déclaration des suédois pose le problème des brevets, qui sont une catastrophe aux Etats-unis pour les nouveaux entrants sur le marché. Les brevets, notamment sur le vivant, mènent à des dérives, la recherche n’est alors pas vertueuse, car elle donne un monopole à des organisations privées ayant un but commercial. On a des propositions pour remettre en question les brevets pharmaceutiques tout en les finançant par les fonds publics. Actuellement, le financement de ces industries n’est pas entièrement utilisé pour la recherche, une grande partie part dans des frais de marketing, des dividendes aux actionnaires, etc. On incite un maximum de citoyens à utiliser des médicaments brevetés. On ne fait que de la recherche rentable, et beaucoup moins de fondamentale.

 

K : Quelles sont vos relations avec les autres partis pirates dans le monde, notamment en Allemagne ?

MR : Nous sommes membres du « Parti pirate international » regroupant une soixantaine de pays qui créent ou vont créer un parti pirate. Il y a un congrès annuel, et en cours d’année, on échange régulièrement avec les partis frontaliers, notamment l’Allemagne,  les pays francophones, du Maghreb. On fait souvent des communiqués communs sur des sujets comme Wikileaks ou la Tunisie, avec des cellules de fonctionnement internationales. Au dernier congrès, à Prague, a été rédigée une déclaration pour que tous les partis pirates d’Europe présentent un programme commun aux élections européennes de 2014. L’Allemagne l’a ratifiée, la France également il y a quelques jours, après avis des adhérents.

 

K : Jusqu’à présent, vous n’avez pas eu l’occasion d’être sur le devant de la scène, quelles ont été vos actions ces dernières années ?

MR : On était avant tout dans une phase de réflexion, notre programme est aujourd’hui assez développé, et nos positions se précisent sur des sujets plus éloignés du numérique. Des adhérents avaient proposé des textes d’amendements contre des projets de loi. Concernant la loi LOPPSI par exemple, nous avions préparé un recours au Conseil constitutionnel qu’on a essayé de faire passer par le Parti socialiste, mais ça n’a pas abouti. Ils n’ont pas repris l’essentiel de notre travail, simplement attaqué l’article 4 de la loi mais pas avec les bons arguments.

 

K : Avez-vous eu des relations avec le Ministère de la culture ?

MR : Officiellement non, on n’a jamais été contacté. On l’a été à un moment par Bercy pour le plan « France numérique », mais uniquement à titre consultatif, et la plupart de nos propositions n’a pas été reprise. Au moment des polémiques liées à Wikileaks, on a pu rencontrer Frédéric Mitterrand, qui s’est intéressé à notre première candidature dans les Yvelines, aux législatives partielles de 2009. La branche française des partis pirates était alors en train de s’organiser sur fond de loi HADOPI. Donc en pratique, on sait qu’ils parlent déjà de nous. Ils savent que le Parti pirate peut devenir un concurrent sérieux, sans pour autant être un parti de gouvernement. On refuse de dépendre d’une autre organisation politique, et on ne fait pas d’alliances. Dans tous les pays avec une proportionnelle, s’il y a un groupe pirate fort, il peut représenter un arbitre intéressant dans certains débats.

 

K : Vous demandez donc un scrutin proportionnel aux élections législatives ?

MR : On n’a pas officiellement pris position dessus avec nos adhérents, mais on reste plus favorable à une véritable expression démocratique. Le système actuel n’est pas satisfaisant, on a une monarchie présidentielle où on est persuadé qu’il faut une majorité absolue au parlement.

 

K : Que pensez-vous des Anonymous ?

MR : On dénonce les mêmes choses que la plupart d’entre eux. On réagit aux mêmes choses, on dénonce les procès arbitraires. On n’a cependant pas du tout le même mode opératoire. Eux ont une action militante très forte, provoquent les grands groupes qui bafouent la liberté d’expression. Notre approche vise plus à faire évoluer la loi pour protéger les citoyens. En tant que parti politique, nous sommes obligés d’avoir une approche différente. On veut mettre à jour la législation. Par exemple, on peut faire des manifestations, mais il n’y a pas de droit équivalent sur internet. Une paralysie d’un site est plus proche d’un sitting que d’un acte répréhensible de vandalisme. On demande un équivalent dans la loi.

 

K : Qu’espérez-vous en vous présentant aux prochaines élections législatives ? Est-ce un simple moyen de vous faire connaitre ?

MR : Avant tout qu’on connaisse le Parti pirate, que les gens découvrent les idées que l’on défend. On sait qu’on ne sera pas élu, surtout au début. Nos budgets et nos moyens sont très limités. La priorité est donc de faire connaitre la démarche et l’esprit des revendications.

 

K : Est-il difficile de faire campagne pour un parti comme le vôtre ?

MR : Oui, la campagne est différente. Elle se fait essentiellement sur internet, on va demander aux citoyens de consulter nos idées sur le site, et les blogs de campagne des candidats pour imprimer les bulletins de vote, ou la profession de foi. On n’a pas encore les fonds d’un parti existant, ni suffisamment d’adhérents pour être autonomes.

 

K : Pensez-vous que François Hollande va faire évoluer la cause que vous défendez ?

MR : On est sceptiques, les déclarations concernant la culture ne vont pas dans notre sens. On reste dans une guerre pour le partage. Ceux qui partagent le plus sont ceux qui dépensent le plus, c’est prouvé. Pour l’instant, il semblerait que l’on tend à rester dans une logique répressive plutôt qu’évolutive. La majorité sortante était dans une démarche très répressive, mais ce n’est pas cette alternance qui nous rassure. C’est d’autant plus important de peser maintenant, en début de mandature, même si les résultats seront d’abord symboliques. On espère influencer un peu la politique.

 

K : Quelles sont vos ambitions pour l’avenir du Parti Pirate ?

MR : D’abord de se faire connaitre, montrer aux citoyens que le Parti pirate est un très bon moyen pour défendre ces quelques idées partagées par tous. Le but est d’arriver à nous étendre comme en Allemagne ou en Suède, et devenir une véritable force politique, et non de prendre le pouvoir, mais que ceux qui sont au pouvoir appliquent nos idées. Nous souhaitons faire passer nos idées. Certains disent que le but du Parti pirate est de ne plus avoir besoin d’exister. On reste vigilant en attendant. 

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